04/02: passage entre les réalités
Sans vraiment nous concerter, nous furent plusieurs étudiants dont Rosémauve et moi, à se retrouver dans la chambre de Tig'. Celui-ci attendit que chacun d'entre nous se soit confortablement installé pour commencer :
Nuits de cauchemard:
Il voyait trouble et avait du mal à se concentrer sur son interlocuteur.
Pourquoi fallait-il qu’on le drogue à mort ? De mémoire, il n’avait jamais fait de mal à personne !
- Comment te sens-tu aujourd’hui, Xavier ?
Douce voix de son psychiatre qui lui parvenait malgré son brouillard intérieur.
Il voulu faire un signe de la main signifiant « pas plus mal que d’habitude » mais ses liens l’en empêchèrent.
Les calmants ne suffisaient donc pas aux infirmiers pour qu’ils le ligotent ainsi ?!
Il grommela d’une voix pâteuse ce qu’il avait voulu dire gestuellement.
- Toujours le même cauchemar ?
Il acquiesça, ayant depuis longtemps renoncé à expliquer au corps médical que ce n’était pas véritablement un cauchemar.
- Tu peux me le raconter ?
Docile, il obéit.
Le temps était à l’orage, comme toujours. Il entendait des enfants hurler, les flammes crépiter, les râles d’agonies des guerriers… Au loin, les bruits d’un combat titanesque, perdu d’avance par les humains face aux créatures du Chaos. La Mort fauchait joyeusement sur le champ de bataille. Lui, humant et écoutant le sinistre spectacle, au bord extrême d’une falaise, ne pouvant intervenir…
Un bruit derrière lui. Un souffle rauque. D’un unique geste fluide et puissant, il retire la rapière de sa gaine et la plonge entre les deux yeux d’un troll. Eclaboussure d’un liquide chaud et poisseux. Choc de la chute d’une armure en chitine sur les rochers.
Il récupéra sa lame avant de pousser le corps dans le vide. Déjà des dragons charognards se le disputaient.
Fin et réveil.
- A aucun moment tu ne parle de se que tu vois, pourquoi ?
Ses parents, avant de mourir, lui avaient crevé les yeux. C’était leur plus beau cadeau contre l’horreur de sa deuxième existence.
Visiblement le médecin ne le croyait pas, et pensait qu’il mentait.
Hélas, tout était strictement vrai.
- Xavier, j’aimerais que tu m’écoutes attentivement. Je sais que la perte de tes parents peut être traumatisante, mais ne t’enferme pas dans ton monde intérieur. Ce n’est pas une solution et de plus, jamais ils ne t’ont crevé les yeux, tu voies très bien.
Le jour, oui. La nuit, non.
Le psychiatre fit l’effort de garder son calme :
- Parlons-en, de la nuit, si tu n’y vois pas d’inconvénient. Que tu ais renoncé à mettre fin à tes jours, c’est très bien. Mais ne reporte pas tes pulsions suicidaires sur autrui, s’il te plait !
Son effort fut inutile car il ne put s’empêcher de montrer son énervement. Il se mit à faire les cents pas dans sa cellule exiguë :
- Un autre patient a quitté sa chambre cette nuit. Les infirmiers l’ont retrouvé avec un crayon de papier fiché entre les deux yeux. Il ne s’est pas fait ça tout seul ! Pourquoi agis-tu ainsi ?
Que faut-il faire pour être condamné à la peine de mort ?
- Xavier… Je croyais que ces histoires étaient terminées… La peine de mort n’existe plus, et l’euthanasie pas encore, si elle existe un jour ! Pourquoi cherches-tu encore à te tuer ? Tes parents sont mort il y a plus de quinze ans !
Il savait que par son corps, deux mondes étaient liés. S’il mourait dans l’un, l’autre serait entraîné avec lui.
- Bravo ! Quelle imagination débordante ! Quand tu arrêteras tes histoires à dormir debout, préviens-moi, je pourrais enfin t’aider efficacement !
Alors que le psychiatre l’abandonnait, il céda aux tranquillisants et s’endormit dans ses liens.
Le vent portait à ses narines l’odeur de chaires calcinées. Des torches humaines hurlaient sous le rire hystérique d’une poigné de démons cornu. Il avait fait tout son possible, mais personne ne l’avait écouté.
A quoi bon chercher la Mort là où elle nous fuit, alors qu’ailleurs elle fait tout pour qu’on la rejoigne ?
Au bord de la falaise, il jeta sa rapière dans le vide qu’il sentait sous lui. L’arme ne chut au sol qu’après un long moment. Les bras en croix, il se lança à sa suite, conscient de la Mort, plus bas, qui l’attendait les bras ouverts : son gibier, depuis longtemps s’était refuser à elle, mais enfin, s’était décidé à embrasser sa destinée.
Au matin, l’infirmier jura en découvrant la bouillie humaine qu’avait été le patient nommé Xavier. Bien que toujours dans ses liens, il donnait l’impression d’avoir été défenestré. Nauséeux, il allait quitter la pièce quant il entendit un drôle de bruit derrière lui. Avant qu’il n’est eu seulement pensé à se retourner, un ogre abattu nonchalamment sa masse d’arme sur son crâne qui vola en éclat.