Le dernier Roi
n chevalier, parti en éclaireur, revint au gallot pour se porter à la hauteur de son maître :
- Mon seigneur, la chance nous souri enfin. Il se trouve un petit village, non loin d’ici. Vous pourrez vous y reposer.
Le noble personnage, en sueur, ayant de plus en plus de mal à conserver son assiette, hocha mollement la tête. Ses rares cheveux se collaient à son visage gras, et ses bourlets ballottaient à chaque pas de son destrier, ployant sous le noble poids.
Le seigneur détestait voyager, et détestait encore plus ces forêts, sombres et humides, où la lumière de l’astre diurne n’avait jamais réussi à atteindre le sol. Il craignait à tout moment de se faire attaquer par une bande de brigands. Ou, pire encore, une meute de loups affamés, enragés, avec les yeux qui lui dans le noir et des crocs près à le déchiqueter… Un frisson d’horreur le parcouru.
Non! Il ne fallait surtout pas qu’il pense aux loups, ces créatures de Satan! L’une d’elle, l’avait mordu dans le gras de son noble derrière, il y a quelques semaines. Mais quel outrage! Un animal si… répugnant, avait osé s’attaquer au duc de Charolle, de si noble famille! Mais où va le royaume!
Il déglutie difficilement, et répondit enfin:
- Guide-nous, guide-nous.
Le cavalier fit volte-face, et les entraîna, son seigneur et trois autres chevaliers sur un sentier à peine visible, disparaissant dans les profondeurs de la forêt.
Arrivé dans une petite clairière, inondé par la lumière du zénith, le duc se rendit compte que « petit village » était un doux euphémisme. Cinq sortes de huttes, à moitié délabrés, tenaient aisément dans la mare de lumière. Un petit ruisseau cristallin, gazouillant joyeusement, traversait le petit village, totalement désert.
Le noble houspilla généreusement l’éclaireur:
- Bâtard païen! Va-nu-pieds qui se dit mon vassal! Comment as-tu osé me conduire dans cette forêt ensorcelé, infecté de loups sanguinaires, pour arriver dans ce hameau déserté par les sujets de notre Roi, depuis la création du monde!
- Mais, mon seigneur… bredouilla l’intéressé.
- Pourquoi tant de fiel contre ton noble maître?! continua l’obèse. Pourquoi m’as-tu égaré dans ses bois maudit?! Pourquoi as-tu…
- Mon seigneur, fit une voix claire à côté de lui.
Surpris, le duc se retourna vivement et manqua de vider les étriers, pour trouver un adolescent humblement incliné devant lui.
Son corps, maigre ravagé par la maladie, n’était vêtu que de haillons. Ses cheveux de cendre, emmêlés, pleins de terre, de brindilles et de feuilles, lui tombaient sur les yeux, du même noir que le fond d’un chaudron. Et, pourtant, malgré la misère gravé sur son corps, une étrange aura semblait l’entourer.
Derrière lui, à un certaine distance, une dizaine de garçons et de fillettes, de tout âge, mais encore loin de la puberté, dans le même état sinon un peu mieux nourrit que leur aîné, tentaient d’imiter sa révérence.
Le seigneur réussi à reprendre le contrôle sur ses émotions, et lui demanda hautainement, sinon noblement:
- Dis-moi garçon, comment ce fait-il que ton père ne m’ait pas encore installé dans la meilleur hutte de ce… village?
- Mon père n’est plu, répondit simplement le jeune garçon. Tous les hommes sont morts dans l’affrontement de notre seigneur contre son voisin, il y a 2 ans.
- Et ta mère? fit le duc, indifférent à la raison donné par l’étrange adolescent.
- Enlevée par des pillards avec les autres femmes, il y a quelques mois. Le dernier adulte qui se trouvait ici, mon grand-père, est parti rejoindre notre Seigneur Tout Puissant, il y a moins d’un mois. En tant qu’habitant le plus âgé de notre modeste hameau, je vous y souhaite la bienvenu. Hélas, nous avons peu à vous offrir, mon seigneur. Nos abris sont en piètres états, et nous n’avons que des racines bouillies à proposer pour votre repas.
- De toute façon, je n’ai pas le choix. Ça fera l’affaire pour aujourd’hui, répondit sèchement le noble. Je suis trop éreinté pour continuer ma route.
Le duc et les quatre cavaliers mirent pied à terre. Les enfants s’occupèrent de leur monture, pendant que l’adolescent conduisait les voyageurs dans une des huttes.
Après le repas, le seigneur s’assoupi, épuisé par une chevauché qui lui avait été peu reposante. Quand aux cavaliers, pris de pitié pour ses enfants orphelins, ils s’arrangèrent pour retaper le plus possible leurs abris précaires. Ainsi, par temps de pluie, il n’y ait pas autant d’eau dedans que dehors.
Pendant le repas du soir, aussi frugal que celui du midi, un chevalier exprima son inquiétude:
- Mon seigneur, j’ai l’impression qu’il y a des loups dans les environs. Je pense que…
- Quoi?! fit le duc, tiré de sa somnolence par le mot qu’il haïssait. Des loups?! Ils n’ont pas intérêt à m’approcher de trop près! J’ai horreur des loups! Je ne veux pas qu’ils m’approchent! Je suis le duc de Charolle quand même! Et je suis noble!
- Mon seigneur, intervint le chevalier. Je voulais justement proposer des tours de garde…
- Parfais, parfais, fis l’obèse, un peu calmé.
Puis, toujours aussi fatigué qu’à midi, il s’affala sur sa couche, provoquant des vagues dans sa masse adipeuse.
L’un des cavalier sorti pour prendre le premier tour de garde, et retrouva l’adolescent assit en silence sur une vieille souche, à l’orée du bois. Il s’installa non loin, ayant peur de troubler l’enfant presque adulte dans ses pensées.
Enfin, celui-ci se tourna vers lui et dis mystérieusement:
- Ne vous inquiétez pas des loups des environs. La lune est pleine cette nuit, ils ne viendront pas par ici. Par contre, méfiez-vous quand même, on ne sait jamais: le danger n’est jamais là où on le pense.
Sur le coup, le chevalier ne su que répondre. L’étonnante sagesse de l’adolescent le troublait. D’autant plus que son aura, si étrange, assez diffuse au zénith de l’astre, c’était fait beaucoup plus présente au fur et à mesure que la lumière baissait.
Des pleurs montèrent d’une des huttes, et l’adolescent murmura, plus pour lui-même que pour son compagnon toujours muet:
- Ils ont faim, mais je n’ai pratiquement rien à leur donner. Je ne pourrais pas faire grand-chose pour eux cette nuit, il faut que je le surveille… Peut être pendant la prochaine…
Sur ce, il prit congé du cavalier et se dirigea vers l’abri pour réconforter l’enfant en larmes.
Les heures passèrent, longues et sombres. Le chevalier jetait un œil de temps à autres aux chevaux, pour plus de sécurité.
Ceux-ci, soudain, semblèrent effrayés, les yeux roulant de terreur, les naseaux frémissant à la recherche d’un prédateur solitaire. Le chevalier porta la main à la garde de son épée, tous ses sens en alerte.
Un souffle de vent passa devant lui, noire comme la nuit, silencieux comme la brume, et referma ses mâchoires sur la gorge de l’homme. En peu de temps, la vie le quitta, en même temps que le sang coula de la plaie béante.
Sans un bruit, sans un cri, le corps s’effondra dans l’herbe, les yeux à jamais fixés sur le néant.
L’adolescent non loin, regardait sans crainte le loup noir souillé de sang. Le canidé se révéla être le noble obèse, qui regardait avec horreur son cavalier mort devant lui.
L’adolescent s’approcha et dit doucement, sans aucune trace de peur dans la voix:
- Mon seigneur, la malédiction des loups est sur vous. Chaque fois que la lune sera pleine, vous serez obligé, comme aujourd’hui, d’ôter la vie à l’un de vos semblables pour retrouver votre apparence originale.
- Mais, mais… qui êtes-vous, vous? Emit plaintivement le seigneur, pratiquement à genou devant son interlocuteur.
- Je suis Lio, le Dernier Roi, fit l’adolescent. Le roi Louis est le roi de France et des Français. Moi, je suis le roi des Forêts… et des Loups.
Un nuage passa devant la lune ronde, laissant l’obscurité s’emparer de la clairière. Quand la pâle lueur de l’astre nocturne prit de nouveau possession de la parcelle herbeuse, un jeune loup au pelage de cendre, se trouvait à la place de l’adolescent.
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